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JOSEP

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Lycéens et apprentis au cinéma 2021-2022

L’esthétique de Josep : dessiner des idées en animant des souvenirs

Si certains transmettent leurs idées par les mots (écrits, parlés ou chantés), d’autres choisissent de dessiner pour s’exprimer. C’est le cas de Josep Bartolí, mais aussi celui d’Aurel, le réalisateur du film, lui aussi dessinateur. Josep est donc une rencontre entre deux artistes aux univers visuels très différents. En choisissant le film d’animation, Aurel propose ainsi de fusionner son style graphique à celui de l’artiste espagnol pour construire une esthétique singulière.


Dès les premières images, l’univers visuel dans lequel nous sommes plongés est déstabilisant. D’abord parce que nous avons très peu d’informations à l’image : quelques paysages très sombres et peu détaillés dans lesquels trois silhouettes se déplacent étrangement (ils avancent dans la neige mais leurs corps restent immobiles). Dès l’ouverture, Aurel nous place donc dans un certain inconfort. D’autant que la bande-son est elle aussi particulièrement inquiétante… [6]


Puis nous revenons dès la séquence suivante à une animation plus classique et familière. Nous sommes à Marseille, de nos jours [7]. Ce changement radical de style graphique nous indique ainsi que nous venons de changer d’époque et que l’histoire qui va nous être contée s’inscrit sur un temps long, de 1939 jusqu’à aujourd’hui. Pour mieux naviguer entre les périodes, Aurel nous offre donc des repères visuels précieux en changeant sa façon de dessiner et d’animer les images.

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Pour identifier et analyser ces différents styles graphiques, on peut observer l’évolution des décors, les contours des personnages, leurs mouvements et les couleurs qui composent l’image.


Plus nous remontons dans le passé, plus les couleurs des décors, des personnages et de l’arrière-plan seront ternes, grises, presque en noir et blanc [8]. À l’inverse, plus nous avançons dans le temps pour nous rapprocher du présent, plus les couleurs de l’environnement s’étoffent : du bleu, du rouge, du vert... Cette évolution chromatique peut traduire l’état d’esprit de Josep qui s’éloigne de l’épouvantable période de son emprisonnement (1939) pour trouver un certain apaisement au Mexique (années 1940) [9] puis à New York (des années 1950 aux années 1990) où il finit sa vie [10]. Progressivement, sa vie reprend littéralement des couleurs, tout comme ses dessins : ses croquis des camps sont en noir et blanc [11] alors que ses derniers tableaux sont en couleurs. [12]

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On retrouve aussi cette idée dans les contours des personnages. Dans le passé, ils sont plus nerveux, moins précis, comme dans les croquis de Josep Bartolí. Au contraire, les traits sont plus nets, continus, sans ruptures, lorsque l’on se retrouve à Marseille et New York avec Valentin. Là aussi, ce choix graphique peut être associé à l’état des personnages et comment ils réagissent à leur environnement. Dans les camps, leurs contours donnent l’impression qu’ils sont prisonniers de l’arrière-plan [13]. Dès qu’ils en sortent ou entrent en résistance, ils se détachent du décor, comme s’ils avaient retrouvé un peu de liberté dans l’image [14].


Enfin, les mouvements évoluent eux aussi tout au long des périodes explorées dans le film. À la frontière franco-espagnole et dans les camps, les personnages ne bougent pas. Leurs corps sont déplacés dans l’image mais on ne voit pas leurs mouvements (ils disparaissent progressivement pour réapparaître à un autre endroit). Il faut attendre de sortir de cette horrible période pour voir enfin des déplacements et des gestes qui nous sont familiers.


Ce choix de montage et d’animation du dessin est très surprenant et peut déstabiliser dès les premières minutes du film. On peut l’interpréter comme une représentation de souvenirs d’une période lointaine et traumatique. Quand nous essayons de nous rappeler des évènements que nous avons vécus, les images que nous créons dans notre esprit sont souvent fixes car il est très difficile de se souvenir d’un mouvement précis. Et lorsque l’évènement est très ancien et que notre mémoire nous fait défaut, nos images mentales deviennent moins précises puis s’effacent, comme celles du film. On peut donc considérer qu’Aurel a choisi de mettre en image les souvenirs défaillants de Serge, qui tente de se rappeler de cette douloureuse période à la fin de sa vie, et ceux de Josep, qui l’oublie peu à peu en faisant son deuil pour enfin trouver la paix. À l’inverse, plus nous nous rapprochons du présent (le Mexique, Marseille et New York), plus les souvenirs sont précis, plus l’environnement, les personnages et les mouvements sont détaillés, à l’image de notre propre mémoire…


Ce sont donc tous ces choix graphiques complexes associés à une animation inspirée et à une bande-son très maîtrisée qui donnent à Josep cette esthétique si particulière, à la fois originale et surprenante.

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